20 octobre 2022

Crise énergétique 2022 : la commission européenne sur le pont.

En un an, l’Europe est passée de 45% de gaz naturel en provenance de Russie à 14%. Bien que prise de court par sa dépendance construite sur des décennies, l’Europe dispose d’un peu de répit pour l’hiver à venir. La crise énergétique liée à l’invasion de l’Ukraine par la Russie représente un risque réel pour l’hiver 2023-2024. Dans le prolongement du plan “fit-for-55”, les institutions européennes cherchent un moyen de rendre la politique énergétique du vieux continent plus résiliente. Le MaGAZine a parcouru le rapport de la Commission pour vous.

1) Mutualiser les achats pour protéger notre sécurité d’approvisionnement

L’année 2022 a été une course à l’approvisionnement. L’Europe a mis les moyens pour remplir ses stockages et ce, de façon relativement désordonnée. Cela nous permettra de passer l’hiver mais à quel prix ?

Pour y parvenir, la commission propose que les besoins en gaz naturel de tous les pays membres soient mutualisés avant d'interagir avec le marché. La mutualisation des achats devra correspondre à un volume d’au moins 15% des capacités de stockage de chaque pays membre. Tout achat groupé supplémentaire sera optionnel.

L’idée, en résumé, est de s’allier pour peser ensemble sur les marchés et d’éviter la concurrence intra européenne, responsable en partie des pics de prix connus en 2022. 

Pour que le dispositif puisse fonctionner, il sera indispensable de pouvoir compter sur une transparence totale et une coordination de tous les instants entre les pays membres (pour éviter de se retrouver avec des embouteillages dans les ports méthaniers par exemple).

La solidarité entre les Etats membres ne sera plus l’exception mais inscrite dans les règles de l’Union. Ainsi, un Etat en manque de gaz naturel recevra automatiquement l’aide de ses voisins.

Le focus sera mis sur le GNL mais la signature de nouveaux contrats dépend :

  • de la disponibilité des pays exportateurs (nouveaux projets, nouveaux champs à dominance gaz)
  • de la mise à flot de nouveaux méthaniers
  • de la disponibilité des infrastructures de regazéification en cours de construction

La nouvelle logique remplace l’ancienne configuration qui était un flux d’Est vers l’Ouest. Désormais, le gaz sera d’Ouest vers l’Est.

2) Faire face aux prix élevés

Même si l’Europe peut s’organiser pour éviter de provoquer elle-même des pics de prix importants, il n’en demeure pas moins que ces derniers restent élevés et que cela menace les consommateurs les plus vulnérables (qu’ils s’agisse de particuliers ou d’industriels).

Trois solutions sont avancées par la Commission européenne. Une solution pérenne qui mettra quelques mois avant de pouvoir être mise en place et une autre pour patienter :

L’objectif de la commission est de créer un nouvel index de prix spécifiquement pour le LNG. Un indice qui serait plus transparent et plus “conforme à la réalité”. Cet indice sera conçu par l’agence de l’Union Européenne ACER (regroupant l’ensemble des  “Commissions de Régulation de l’Energie” des pays membres). Cet indice devrait être prêt avant le début de la saison d’injection du gaz naturel dans les stockages en prévision de l’hiver 2023-24.

En attendant que cet indice soit disponible, une solution temporaire visant à limiter les fluctuations excessives du TTF. Cela passerait par une limitation mécanique du prix du gaz un jour donné. Autrement dit, le prix du gaz ne pourrait évoluer plus de x% un jour donné.

Une troisième solution, plus spécifique au gas-to-power est évoquée. Aujourd’hui, le prix de l’électricité au sein de l’UE est déterminé par le coût de production de la centrale marginale (c'est-à-dire la dernière centrale à avoir été enclenchée pour satisfaire la demande). En ce moment, l’Allemagne est contrainte d’utiliser de nombreuses turbines à gaz pour produire son électricité. Les prix de l’électricité deviennent mécaniquement élevés (à cause du prix du gaz) sans que cela ne reflète le coût réel de production dans chacun des pays membres. La commission envisage d’instaurer (comme en Espagne et au Portugal) un prix plafond pour le gaz naturel dédié à la production électrique mais ce dispositif pourrait poser problème s' il était généralisé à l’ensemble de l’UE en raison des différences entre les mix énergétiques et des risques de voir une partie de nos approvisionnements potentiels prendre le large vers les côtes asiatiques.

3) Limiter l’impact des prix élevés du gaz naturel

En plus de s’efforcer de réduire les prix du gaz naturel, la Commission s'emploie à limiter les effets de la crise énergétique sur les foyers et les professionnels européens. Le marché unique doit passer la zone de turbulence en évitant impérativement le recours des Etats membres à des solutions individuelles lui portant préjudice.

Pour ce faire, la commission prévoit de donner plus de liberté aux Etats membres en matière de soutien à leurs entreprises. Dans les faits, la durée maximale de ces mesures de soutien est augmentée. Ce faisant, la Commission tente de rassurer les économies des Etats membres et tente de sauver l’industrie européenne dont la compétitivité est très pénalisée par les coûts de l’énergie.

La commission s’intéresse également aux risques pesant sur les fournisseurs d’énergie eux-mêmes. En effet, les niveaux de volatilité sont tels qu’il devient de plus en plus risqué pour ces derniers d’exercer leur métier de base : “acheter en avance des quantités de gaz sur les marchés pour le compte de leurs clients en prix fixe qui paieront leurs factures mensuellement”. La Commission prévoit de faire évoluer les règles de régulations pour les aider à protéger leurs trésoreries (et éviter d’éventuelles faillites préjudiciables pour l’industrie et l’ensemble des foyers consommateurs de gaz naturel).

4) Protéger les infrastructures critiques de l’UE

Les événements récents ont démontré la vulnérabilité des infrastructures face aux menaces extérieures (comme par exemple l’explosion de Nord Stream 2 avant même sa mise en production)... Ce qui est arrivé dans la Baltique sur un gazoduc non-utilisé pourrait arriver entre la Norvège et la France par exemple…  La Commission cherche donc à accélérer le mouvement et la coordination des Etats membres dans la maîtrise sécuritaire de ces infrastructures clés.

Mais protéger les infrastructures physiquement n’est pas la seule mesure touchant les infrastructures européennes. Il faut également s’assurer que ces dernières soient utilisées le plus souvent possible et au maximum de leurs capacités. Les procédures existantes ne suffisent pas à garantir une utilisation optimale de nos infrastructures de transport européennes. (Ex: une entreprise qui réserve des capacités de transport et n’y fait rien transiter n’est pas une situation optimale).

L’Union Européenne se doit d’agir rapidement pour protéger son industrie en proie à une crise énergétique importante. Elle agit sur tous les tableaux : elle tente de réduire la concurrence intérieure, de contenir la fluidité des prix, voire de les bloquer dans certains cas. Elle cherche également à protéger et à optimiser l’utilisation des infrastructures essentielles, tout en protégeant les principaux acteurs du secteur énergétique. Toutes ces mesures visent à rendre la politique énergétique européenne plus résiliente (et digérer l’effroyable désillusion du 24 février dernier). Au regard des projets annoncés (FSRU, pipeline …), il semblerait que le financement ne soit pas problématique mais la compétitivité prix pour le segment industriel par rapport aux Etats Unis mérite d’être posée dans une perspective de réindustrialisation du continent.

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